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Le « monde merveilleux » d’Ikéa/Auchan : l’envers du décor

Communiqué du collectif paru partiellement dans Ouest-France du 20 octobre 2015 et dans Liberté, Le Bonhomme libre du 22 octobre 2015

Lors d’une conférence de presse le 8 octobre dernier dans les locaux d’Ikea Caen Fleury-sur-Orne, le groupe Ikéa a présenté, à grands renforts d’images virtuelles attrayantes, le « monde merveilleux » du futur centre commercial dont la construction devrait commencer en 2016. « Merveilleux », vraiment ? Le collectif citoyen Des champs pas d’Auchan en doute et explique pourquoi.

Un projet pas si « unique » dans une fuite en avant spéculative

Les hypermarchés ont subi une baisse de leur chiffre d’affaires de 2,5% entre 2010 et le premier trimestre 2013 (Source Insee). De « nouveaux concepts «  associant consommation et loisirs artificialisés (patinoire, parcours santé, lac…) traduisent les efforts des investisseurs pour séduire dans ce contexte difficile. Le groupe Ikéa le reconnaît lui-même, qui lance des projets dans les centres villes (Paris, après Hambourg) pour s’adapter à cette évolution et à une demande des clients sans voiture ou qui ne souhaitent pas l’utiliser (Le Monde, 30/09/2015, suppl. Éco, p. 6).

Pourquoi dès lors investir dans un projet à Fleury-sur-Orne qui paraît à contrecourant ? Parce que le marché de l’immobilier commercial, valeur refuge, génère des rendements encore particulièrement élevés (Sources : société BNP Real Estate) qui encouragent la financiarisation et le mécanisme de production de mètres carrés commerciaux. L’Institut pour la ville et le commerce estime pourtant que la filière de l’immobilier commercial est rentrée dans une bulle spéculative. Il y a surproduction des surfaces au regard des capacités locales de consommation : ce qui va entraîner des fermetures et un développement des friches commerciales. L’agglomération caennaise, faute d’une politique concertée d’aménagement, est entrée, de ce point de vue, dans une zone à hauts risques. Chaque commune concernée est tentée par une extension des surfaces existantes pour préserver ses commerces et participe ainsi à la fuite en avant.

Écoresponsabilité ou « verdissage » du discours ?

Les dirigeants d’Ikéa mettent en avant des mesures censées « verdir » le projet (plantations d’arbres, espaces verts, toits végétalisés, patinoire synthétique…). Celui-ci est pourtant foncièrement anti-écologique :

Avec une zone de chalandise de 1,4 million d’habitants, ce centre souhaite attirer des personnes de l’extérieur du Calvados (683 000 habitants). Cette concentration commerciale multiplie les kms parcourus par les clients. Les hypermarchés de périphérie génèrent 2,6 fois plus d’émissions de CO2 par kilogramme d’achats que les commerces de proximité (sources : Inrets et Ademe).

Le parking de 3 200 places qui est prévu atteste de ce modèle incompatible avec le développement durable, comme la provenance des marchandises vendues par Ikéa et plus généralement par la grande distribution (les marchandises IKEA sont fabriquées par 1 400 sous-traitants dispersés dans le monde, surtout en Chine, Inde, Roumanie, Bulgarie).

Le projet détruit des terres agricoles alors que la France en perd chaque année des dizaines de milliers d’hectares, et que le potentiel agricole national ne cesse de diminuer.

Certains pays d’Europe ont fait d’autres choix : 33% des parts de marché en Allemagne se situent dans les commerces de périphérie contre 62% en France.

Fiscalité : des miettes locales pour une optimisation à grande échelle

La communication du groupe Ikéa fait valoir les retombées fiscales de cette implantation, recours dans le financement des collectivités, dans un contexte de restriction budgétaire.

Selon un grand quotidien national (Le Monde, 30/09/2015, suppl. Éco, p. 6) le même groupe Ikéa organiserait un circuit complexe drainant les profits réalisés vers le Luxembourg en passant par les Pays-Bas, la Suisse, Chypre et les centres offshore des Caraïbes afin d’échapper autant que possible à la fiscalité des pays dans lesquels il vend ses marchandises. Optimisation fiscale que s’emploierait aussi à utiliser le groupe Auchan, qui détient Kiabi, Kiloutou, Décathlon, Leroy Merlin, Flunch, Norauto, Jules, selon l’ouvrage de B. Gobin (La Face cachée de l’empire Mulliez).

Les égoïsmes territoriaux favorisent des champions du monde de l’évasion fiscale.

 

Création ou déplacement et destruction d’emplois ?

Faire passer un grand projet contesté passe toujours aujourd’hui par la promesse d’emplois. Mais ces estimations, fluctuantes, sont-elles fiables ? En 2007, le maire de Fleury-sur-Orne de l’époque, Claude Leclère, interviewé par FR3, prévoyait sans barguigner 1200 emplois. Aujourd’hui Ikéa parle de 680 emplois créés + 65 emplois indirects et 350 emplois créés par le chantier pendant 2 ans. On compte ainsi dans ces promesses les emplois du BTP qui ne constituent pas des emplois durables pour l’agglomération. Mais surtout ces prévisions ne tiennent pas compte des emplois détruits à tous les niveaux de la chaîne de la grande distribution : faillites commerciales et mise au chômage des employés concernés, dumping social et pression sur les transporteurs et les producteurs par un recours systématique aux sous-traitants dans des pays à bas coût. Quant aux emplois réellement créés ils sont de mauvaise qualité, souvent précaires. Dans un contexte de concurrence exacerbée, une pression va s’exercer sur le personnel pour le travail le dimanche, en nocturne, etc.

La logique des groupes transnationaux est celle des économies d’échelle et de la réduction des coûts salariaux pour accroître la rentabilité des investissements: comment espérer un solde positif d’emplois dans cette course au moins disant ? La grande distribution conduit en fait à une destruction massive d’emplois dans le petit commerce et chez les petits producteurs, comme l’a bien montré la crise des éleveurs de porc cet été.

 

Nous préférons à ce « monde merveilleux » la sortie du tout pétrole, l’équité fiscale, le commerce de proximité, le maintien des terres agricoles, la préservation et la création d’emplois durables et de qualité.

editeur2

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